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 Premier sang [Fin mars, an 10]

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MessageSujet: Premier sang [Fin mars, an 10]   Ven 14 Nov - 23:15

Comme Soudaine s'en doutait, ses bêtes n'étaient pas à leur place dans cette guerre et ne le seraient jamais. Même en choisissant les montures les plus robustes, courageuses et entraînées, elle n'avait pas su faire de celles-ci des créatures de bataille : encore moins des chevaux adaptés au terrain chalcédien, mou et traître.

La maître d'écurie n'était qu'à moitié soulagée d'avoir pris la route de Castelorme. Elle savait que ce n'était que retarder l'inévitable jour où elle verrait les bêtes qu'elle avait vu naître et grandir tomber sous les flèches des chalcédiens.

Elle se reprit : ce jour là serait également celui où elle verrait son peuple verser son premier sang depuis des décennies. Quand cesserait-elle de s'inquiéter plus pour son troupeau que sa patrie ?

Jamais, lui répondit une petite voix familière, et elle sentit l'approbation monter des bêtes les plus proches.

Flèche, engoncée dans son caparaçon, avait le pas maladroit et incertain sur la route glissante, mais elle suivait avec détermination la première ligne de cavaliers. C'était la première fois qu'elle devait supporter ces plaques de métal, Soudaine ayant décidé qu'il était temps qu'elle l'y habitue. Une fois près du réel front, la maître d'écurie était bien décidée à ne laisser ni sa peau ni celle de sa compagne de vif aux chalcédiens. Elle n'ignorait pas que  même si son travail consisterait surtout à s'occuper des bêtes, le danger resterait bien présent.

Après quelques jours de marche, l'épuisement se fit sentir dans les rangs du convoi. Les bêtes comme les hommes n'en étaient pas à leur premier effort.

Elle ne vit pas la première flèche ni le chalcédien qui la tira : elle ne fit qu'entendre un cri d'horreur à l'arrière de la file, et ce fut la confusion générale. L'attaque était brutale et calculée. Les fourrés épais avaient fait de très bonnes cachettes pour leurs ennemis. Ils s'étaient avancés dans les terres comme un couteau dans du beurre et étaient venus faucher ceux qui s'y attendaient le moins.

Après quelques instants de flottement, Soudaine jeta un coup d’œil circulaire et constata que leurs ennemis étaient en nombre inférieur. Mais il n'y avait que quelques combattants aguerris dans la délégation. Peut-être auraient-ils une chance de s'en sortir... au prix de nombreuses vies.

Elle savait qu'au fil des jours, malgré son statut, elle avait acquis auprès de la troupe le rôle de guide. Un cri d'encouragement monta soudain de sa bouche, accompagné d'une vague de vif visant à galvaniser les bêtes qui l'entouraient. Certaines, promptes à fuir, se raidirent d'un courage retrouvé.

« Ne les laissez pas nous avoir ! » lança-t-elle à la ronde, dégainant son épée pour se joindre à la première ligne.

Il y avait une vingtaine d'attaquants : ils étaient moitié moins nombreux que les cerviens. Seuls quelques uns étaient à cheval. Mais en croisant le fer avec ces hommes, elle sentit qu'ils étaient plus expérimentés et surtout plus préparés à cette bataille. Ils encerclèrent très vite la troupe, et commencèrent à faire tomber les guerriers en premier. Soudaine vit avec horreur du coin de l’œil ses camarades glisser de leur monture, quand ce n'était pas celles-ci qui s'écroulaient dans des râles lui glaçant le sang.

Les flèches pleuvaient autour d'elle, et elle ne comprenait pas sa chance de n'avoir pas encore été transpercée. La panique des bêtes s'amplifiait et faisait bouillir son sang : elle se surprit à redoubler de rage, abattant son épée sur ses opposants avec une violence dont elle n'avait jamais fait preuve. Ceux qui s'approchaient trop étaient piétinés par les coups de sabots furieux de Flèche.

Cet instant de colère fut arrêté net par une douleur insupportable. Elle ferma son esprit aussi vite qu'elle le put, épargnant à sa monture de sentir sa souffrance. Le cavalier à sa droite s'était effondré, sa monture enfuie, et avait été remplacé par un cavalier chalcédien : la cuisse de Soudaine béait, sa chaire tranchée net par la lame de l'homme. Elle n'eut que le temps d'apercevoir ce qu'il allait faire : il fit reculer sa frêle monture, puis chargea Flèche en hurlant. La jument paniquée par l'absence de Soudaine dans son esprit ne parvint pas à éviter l'assaut contre son épaule, et sous le choc des trois cent kilos projetés contre elle, bascula.

La douleur dans sa cuisse disparut brutalement, remplacée par celle dans son épaule gauche, écrasée par le poids de Flèche. Les plaques de métal recouvrant ses flancs écrasèrent les côtes de Soudaine en même temps que celles de Flèche, et elle sentit la douleur de celle-ci se répandre dans son esprit en communion avec la sienne. Les points noirs masquant sa vision s'atténuèrent juste à temps pour qu'elle voie l'épée du chalcédien commencer à s'abattre sur le ventre découvert de Flèche. Elle le repoussa de toutes ses forces, et après un instant d'hébétude, il tomba sur le coté en s'accrochant aux reines de son cheval.

Tandis que sa compagne de vif se relevait tant bien que mal, elle fit état de ses blessures, étalée dans la terre. Plusieurs côtes brisées, une épaule déboîtée et une cuisse... Elle tenta de ne pas y penser. Elle pouvait tenir debout, elle le sentait, mais au fur et à mesure que les secondes passaient, toute sensation quittait le haut de sa jambe. Elle cracha pour tenter de se débarrasser de la boue qui avait empli sa bouche, et de son bras valide elle releva son épée, prête à se défendre.

Le chalcédien s'était relevé mais ne faisait pas mine d'attaquer. Il avait sur le visage un rictus moqueur, comme s'il participait simplement à une blague de grande ampleur. Elle nota enfin l'absence de combattants autour d'eux et recula en chancelant.

Ils étaient là, les derniers survivants, amassés près d'un chariot. Des garçons de chenil et l'aide de cuisine. Les haches et épées s'abattirent une dernière fois avec une absence de pitié insoutenable.

Toutes deux étaient pétrifiées, les yeux écarquillés face à la scène, oubliant presque le chalcédien. Les membres de Flèche tremblaient et ses naseaux frémissaient de peur et de colère.

Une pensée émergea soudain de l'esprit de Soudaine.

Fuis !

Indignement et refus catégorique. Elle reformula sa demande avec plus de fermeté, les yeux fermés par la concentration.

Va-t-en !

Toujours aucune réaction de la part de la jument, dont les membres étaient encore fermement plantés dans la boue. Elle leva lentement son épée et vit le chalcédien relever son épée à son tour, s'attendant à ce qu'elle attaque.

VA-T-EN !

L'ordre fut accompagné par un coup du plat de son épée envoyé dans les plaques de l'armure, qui provoqua une onde de douleur dans le flanc de Flèche. Réagissant enfin, celle-ci bondit en avant et malgré le caparaçon qui entravait ses mouvements, fut en quelques foulées hors de portée des chalcédiens. Ceux-ci n'essayèrent même pas de la rattraper. Ils n'avaient clairement rien à faire des chevaux de Cerf.

Elle entendit une voix s'élever dans une langue aux sonorités étrange, et même si elle n'en comprit pas un traître mot, elle saisit le ton moqueur et le sens des rires qui lui répondirent. Ils pensaient son geste stupide.

Le chalcédien continuait de la fixer, mais la garde baissée. Il ne la craignait clairement pas ni n'avait l'intention de la tuer : ils s'étaient sans doute aperçu qu'elle s'était comportée comme un chef lors du combat. Elle laissa tomber son épée, chancela sur sa jambe insensible et tenta de redresser les épaules pour avoir l'air fière, mais la perspective d'être revendue à son propre peuple lui tordait le ventre.

Les chalcédiens se rapprochèrent presque tranquillement, l'encerclant. D'un œil vide, elle chercha le corps de Job sur le champ de bataille mais n'en vit nulle trace. Son cœur se serra violemment quand elle posa les yeux sur les cadavres de chevaux parsemant la route. Quelques uns s'étaient enfuis, pourtant, et elle parvint à formuler une pensée dans la direction de Flèche, qui s'était éloignée mais qu'elle sentait rôder dans le périmètre.

Rassembles les survivants.

En réponse vint une approbation teintée d'angoisse.

Elle les vit échanger encore quelques mots, puis l'un d'entre eux sortit de sa besace une pierre de silex. Quelques instants plus tard, les premières flammes s'élevaient des chariots.

Ils la saisirent sans même essayer de lui parler, ni de croiser son regard : elle eut la nette sensation de n'être qu'un objet pour eux et serra la mâchoire pour ne pas les injurier. On lui passa des liens autour des poignets, qu'on serra plus que nécessaire. Puis ils commencèrent à la tirer avec eux. Elle nota avec un mélange d'inquiétude et de résignation qu'elle avait perdu beaucoup trop de sang pour tenir encore debout. Une dizaine de mètres plus loin, c'est presque avec soulagement qu'elle sentit l'obscurité l'envelopper.
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