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 Un sou s'il vous plait !

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MessageSujet: Un sou s'il vous plait !   Jeu 28 Mar - 19:24

Une bruine glaciale en accord avec sa colère rendait cette matinée encore moins appréciable. Sous ses pas agacés, les caillasses grinçaient, roulaient, crissaient, s’éparpillaient… Et hormis  la pluie et les cailloux, le faubourg était bien tranquille. Tant mieux ! Acanthe n’apprécierait guère qu’un curieux s’enquisse de ses humeurs : elle n’aurait pas hésité à lui planter un pinceau dans l’œil. A y réfléchir, cela lui aurait au moins permis de se défouler… Bon sang !

« Cet aveugle abruti… Ce godelureau sans cervelle… »

Un sourcil tressautant furieusement au rythme de ses pas et un rictus des plus disgracieux déformant le bas de son visage, la jeune femme descendait la ruelle étroite du faubourg, sa tignasse brune-rosée trempée. On pouvait percevoir le cliquetis cristallin des fioles dans sa besace, qui sonnaient comme tant de diablotins. « Idiot ! Idiot ! Idiot ! » faisaient-ils en écho à ses pensées.

Tempêtant, pestant, maugréant, Acanthe laissait l’orgueilleuse demeure seigneuriale derrière elle, ainsi qu’un énième noble trop abruti et fier pour juger à sa juste valeur son talent. Ce petit aristo de campagne avait osé s’offusquer du portrait qu’elle avait achevé au terme de plusieurs harassantes heures, pour un salaire de misère de surcroît…
Irréel ! Infidèle ! Caricatural !
Lorsque l’on détient une image faussée de soi-même, évidemment, la réalité ne plait pas. Qu’il végète parmi ses illusions sans l’importuner et tout le monde aurait été heureux ! Mais si imbu de sa personne, il a fallu qu’il la traine en justice… depuis la campagne jusqu’à Castelcerf… Pour y clamer haut et fort l’incompétence de la jeune femme ! Sa fierté avait été tailladée, crénom ! Après cet évènement, qui se risquerait à requérir ses talents ? Car le vil hobereau ne se gênerait point de lui bâtir une réputation déshonorante…
Diantre ! Elle était une artiste ! Pas une catin qu’on dégageait une fois satisfait ! Plus jamais elle ne travaillerait pour des hypocrites bouffis par leur égo !
Soudain, elle s’arrêta et son visage emprunta une mine pensive… avant qu’un sourire sadique ne vienne s’esquisser sur des lèvres apparemment innocentes.

« Je l’étriperai, oh que oui… marmonna-t-elle. Que je gagne assez de notoriété pour lui prouver la justesse de mon art et je contemplerai sa chute d’en-haut ! Niahahaha… »

L’esprit plus léger car passablement satisfaite, elle s’en fut parmi les bâtisses modestes, à la recherche d’un lieu où bivouaquer.
***

Damnation.
Acanthe avait omis un moindre détail : elle avait les poches – et la panse- vides. Aussi les sourires enjôleurs ne suffirent à convaincre quelque aubergiste de l’héberger ne serait-ce qu’une nuit… Lointain lui parut le temps où ses plus simples, plus primaires désirs étaient assouvis aisément, par un frère aimant, ou des parents attentionnés ; elle n’avait que depuis peu réalisé la véracité de l’adage "rien n’est acquis".
Ah l’enfance…

« Quoiqu’il en soit, arrête de réfléchir Acanthe, ces pensées ne rempliront pas ton ventre. » se reprit-elle avec un soupir.

Il lui fallait donc gagner de quoi subsister : déterminée, l’artiste qu’elle était partit en quête d’un endroit sec, non loin des zones fréquentées. Auquel ce qui semblait être la place du marché remplissait tous ces critères : large de plusieurs dizaines de pieds, une étendue dallée de pierre grise claire faisait face à un modeste bâtiment – sans doute un quelconque centre administratif ; le dallage du parterre légèrement humide était préférable à la boue environnante. On pouvait discerner sur le sol ce qui devait être le contour des stands installés le jour propice. Des arbres peu gracieux s’élevaient ci et là, incongrues silhouettes sombres parmi les édifices humains.
Il était tôt. Aussi n’y avait-il que peu de personnes présentes ; enfin nul doute que la place se peuplerait dans le courant de l’après-midi.

Acanthe étala donc un de ses vieux tapis qu’elle avait emporté pour de telles situations devant une maison apparemment inoccupée, mais non tout contre le muret pour qu’on puisse observer son travail par-dessus son épaule, et y déposa ses maigres affaires. Le temps ne se prêtait guère à peinture qui prendrait bien du temps pour sécher, ni au fusain qui ne manquerait de baver joyeusement…

« Va pour le grattage ! » fit-elle en sortant son matériel heureusement sec.
Ses morceaux de bois taillés, son chevalet de fortune monté et sa planche en écorce de cyprès installée, Acanthe chercha alors un sujet de composition… Non loin de là, un homme roupillait sûrement après une bonne cuvée la veille. Son sujet était tout trouvé.
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Sam 30 Mar - 19:03

Plaisant ne savait s'il devait s'en réjouir ou s'en affliger.

Son neveu s'était vraiment couvert de ridicule avec ce procès. Il n'avait pas l'air d'en avoir tout à fait conscience... Que n'avait-il pas remisé son portrait dans un sombre couloir du château familial, plutôt que de venir l'exposer devant la Cour de Cerf ? Comme si on n'avait pas suffisamment jasé de lui lorsque sa fille à marier s'était enfuie avec un palefrenier... Il avait même sollicité le Roi sur cette affaire. Le Roi ! Lui-même avait le plus grand mal à obtenir de maigres entrevues sur des questions cruciales pour les finances du Royaume. Alors pour un portrait un peu trop réaliste !

D'un autre côté, la situation était délicieusement cocasse. Ce portrait était... parfait. En amateur d'art, Plaisant en avait goûté le trait sarcastique, loin des flatteries des artistes de Cour. Il y avait là quelque chose de frais, de nouveau - quelque chose de naïf qui lui séduisait l’œil. Il n'avait pas été surpris de constater la jeunesse de l'artiste qui, avec un tel caractère, ne resterait sans doute pas méconnue longtemps. Incontrôlable, elle avait déversé un torrent d'imprécations sur son accusateur, et Plaisant n'avait pu retenir quelques gloussements, vite ravalés sous une mine sombre. Après tout, il était question de l'honneur de la Maison - ou de ce qu'il en restait...!

Bien sûr, les parties se battaient à armes inégales, et son noble neveu avait eu gain de cause. La jeune peintre arrogante s'en était allée comme une malpropre, sans amende certes, mais sans salaire non plus pour son travail. Plaisant ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu attristé, voire un peu coupable, de la situation. Au moins avait-elle présenté l'avantage de révéler à ses yeux ce qu'il considérait comme un talent, une ressource. Et toute ressource pouvait, toute ressource devait être exploitée, dans le domaine de la matière comme de l'Art. Il était bien résolu à ne pas laisser s'échapper cet éclat naissant.

Sans l'ombre d'un scrupule, il avait donc chargé l'un de ses valets de suivre la jeune fille. La chose s'était révélée particulièrement difficile pour le bougre, encombré par sa carrure peu dissimulable dans le Bourg matinal, où le temps exécrable décourageait les passants. Par chance, Acanthe semblait obnubilée par sa propre colère, et elle ne remarqua pas l'homme alors qu'elle vaquait d'auberge en auberge, pour finalement échouer sur la place du marché. Elle déballa là tout son matériel, et le valet jugea qu'il était temps de prévenir son maître.

Pomponné de frais et flanqué du gorille, Plaisant de Raguelon descendit donc, perché sur ses petits souliers, dans ce qu'il considérait tour à tour comme son Royaume personnel et un affreux coupe-gorge : Bourg-de-Castelcerf. Sur la place du marché qui se peuplait peu à peu de divers marchands beuglants, il repéra tout de suite la jeune fille - et, contournant précautionneusement les flaques de boue, s'approcha d'elle. Lui tournant le dos, elle était en train d'achever le portrait d'un ivrogne, vautré un peu plus loin dans ce qui semblait être de la pluie ou du vomi (il préféra ne pas s'y attarder).

- Vous arrive-t-il de peindre quelque chose de flatteur ? lâcha-t-il, ironique, révélant par ces mots sa présence.

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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Lun 1 Avr - 12:58

Absorbée par son activité, Acanthe ne prêtait guère d'attention à l'ébullition environnante du marché s'installant. Tant qu'on ne gênait pas sa vue, ou qu'on ne s'avise à critiquer son travail par dessus l'épaule, elle était satisfaite.
Gratter, souffler, gratter, souffler...
La monotonie du grattage lui plaisait. Et petit à petit, le sujet plat prenait du volume, gagnait de l'embonpoint et des joues pleines, une bouche gercée et des mains calleuses...

Bien que la pluie ait cessé, l'air ambiant était encore trop humide ; et avec la nécessité de gagner rapidement de quoi se nourrir, il lui faudrait peindre ou croquer... Même avec son peu d'expérience professionnelle, la jeune femme savait bien qu'un grattage se vendrait que par chance.
Bien évidemmment, celui-ci ne partirait jamais : qui voudrait décorer sa cheminée d'un ivrogne en place publique ? Encore s'il était au pilotis...

"Vous arrive-t-il de peindre quelque chose de flatteur ?" Fit une voix masculine derrière elle.

Elle esquissa un sourire que la personne de bonne ascendance ne put voir ; nul doute à ce propos que son interlocuteur était un de ces hobereaux de la Cour, avec quelques décénies à son compte.
Acanthe prit le risque de paraître effrontée en ne répondant pas immédiatement. Juste pour le plaisir de l'indisposer un instant. Néanmoins ses difficultés financières la rappellèrent à l'ordre et, achavant son grattage en ôtant la poussière d'un souffle, elle fit face à l'homme.
En tout point identique à ses présuppositions, il s'agissait du noble par excellence : embonpoint, perruque et tenue des plus discrètes -et modestes... Sans omettre ce petit air supérieur. Pas défiguré par un penchant pour la bonne chère donc physiquement humain.
Le parfait pigeon en somme.

"Jamais, répondit-elle finalement avec un sourire narquois. Si les mots ont cette fonctionnalité, l'Art se doit de montrer la Vérité..."

Ce qui lui valait son actuelle condition de sans-le-sou. Mais ce n'était qu'un détail.
Puis Acanthe désigna du menton son matériel : il était temps de ferrer le poisson... Car tant qu'elle discutait, elle ne pouvait attirer la clientèle....

"Et vous, noble messire, vous riqueriez-vous à découvrir votre véritable apparence ?"

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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Sam 13 Avr - 16:17

Acanthe prit son temps pour lui répondre, mais Plaisant ne s'en indisposa pas. Patient de nature, il la regardait achever son travail. L'ivrogne prenait du relief et il se surprit à le trouver moins laid, finalement, sur le papier que dans la réalité. Il avait presque l'air sympathique, avec ses joues rondes et sales, dans la vulnérabilité touchante du sommeil...

Quand enfin la jeune fille daigna lui parler, ce fut à son tour de reprendre ses esprits. Ses mots, de plus, portaient à la réflexion. L'Art, selon elle, devait refléter la réalité. Il n'était pas du tout de cet avis... mais voilà qu'elle le mettait au défi :
- Et vous, noble messire, vous risqueriez-vous à découvrir votre véritable apparence ?

Il ne s'abaissa pas à demander le prix, bien qu'il ne soit pas dupe. C'était là une parfaite occasion de jauger ce talent qu'il avait cru apercevoir.
- Volontiers, répondit-il donc, tout sourire, avant de s'éloigner de quelques pas vers le perron de la maison voisine. Dans un geste élégant, il sortit de sa poche un grand mouchoir blanc, l'étendit sur l'une des marche et s'assit, simplement, posant ses mains lisses sur ses genoux serrés.

Seules ses lèvres s'agitaient :
- Montrer la vérité, dites-vous ? Mais n'est-ce pas justement pour la fuir, l'élever, la transformer que l'Art a été créé ? Nous avons nos yeux pour voir la misère et la stupidité, nos miroirs pour nous regarder.
Aussi ne soyez pas trop dure, jeune fille, avec un vieil animal comme moi
, reprit-il avec une moue amusée.
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Ven 19 Avr - 18:46

A son offre, le sieur, qu'elle jugeait aisé financièrement au vu de la qualité de sa tenue, lui décocha un étonnant sourire satisfait en acceptant sans s'enquérir du prix. Il lui fallait avouer qu'elle avait été un brin prise au dépourvu, bien qu'elle se doutait que l'homme allait répondre par l'affirmative... Acanthe n'avait pas prévu ce sourire. Nul doute qu'il était satisfait, cependant la motivation de ce dernier lui restait obscur...
Bah. Avec ces bonne gens, vous auriez vite fait de vous perdre en conjectures farfelues en tentant de les devancer.

Plus intriguée qu'au premier abord, elle observa plus attentivement son nouveau sujet de composition s'éloigner et poser son noble fessier avec préciosité sur les marches de quelque perron. Malgré la position formelle adoptée, il y avait dans sa tenue quelque chose qui éveillait l'attention ; non pas la qualité vestimentaire mais une sorte d'aura émannant de ce vieil homme. Certes pas la sagesse ou la tendresse si commune aux gens de son âge...

" Montrer la vérité, dites-vous ? Mais n'est-ce pas justement pour la fuir, l'élever, la transformer que l'Art a été créé ? "

Décidément, elle l'appréciait ce pigeon, songea-t-elle sans honte, laissant transparaître un sourire discret.

" Nous avons nos yeux pour voir la misère et la stupidité, nos miroirs pour nous regarder... "

Il avait... quelque autre chose plus original. Et ne pouvoir le dénommer poussait l'artiste à dévisager, à disséquer visuellement ce bien étrange personnage... Ah que c'était agaçant.

Quoiqu'il en soit, elle trouverait sa réponse en peignant sa personne ; aussi Acanthe leva-t-elle brièvement le nez en l'air afin de jauger le temps actuel. La pluie avait cessé depuis longtemps et l'humidité, bien qu'encore présente, n'empêcherait la peinture de sécher. Ceci faisant, elle lui répondit tranquillement :

" Croyez-vous réellement que nos yeux voient la vérité ? Nous ne voyons que ce que nous voulons bien voir. Certes, il pourrait être un échappatoire... "

Acanthe baissa la tête et ses prunelles croisa celles de son client. Elle ne détourna pas le regard, effrontément.

"Cependant, on ne peut pas fuir éternellement. Et l'Art ne saurait encourager une telle perte de temps... Aussi, je pense, que l'Art nous apprend à porter notre attention sur ce que l'on a ommis, oublié, ignoré, fui..."

Elle lui sourit finalement.

" Nous avons déjà tant de moyens de flatter notre égo, nul besoin que l'Art s'y prête également. "

Enfin, elle se souvint la raison de la venue de son client, et quelque peu embarassée -elle avait une petite affection pour les joutes verbales, à moins que ce ne soit son égo qui la pousse à défendre ses opinions ainsi- Acanthe lui demanda quel portrait il souhaitait : peinture, aquarelle, en relief...
Celui-ci décidé, elle s'attela à sa tâche en marmonant :

" Ne soyez en rien obligé à rester figé, vous pouvez vous permettre de bouger légèrement vous savez... "
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Dim 5 Mai - 19:43

Dans le vacarme ambiant du marché, Plaisant était toute ouïe pour son interlocutrice. Il n'avait même pas besoin de faire semblant : il était intéressé, réellement, et plus encore, surpris. Qui eut cru qu'une artiste de rue disposât d'un point de vue si étoffé, et élégamment formulé, sur sa pratique ? Manifestement, elle y voyait plus qu'un gagne-pain, et c'était souvent ce qui faisait toute la différence.

- C'est un point de vue, concéda le vieil homme, son sourire figé dans l'immobilité parfaite de la pose. Vous le défendez admirablement - même si, je l'avoue, je ne partage pas votre vision, hum... légèrement désenchantée de la société. Étonnant, pour une personne de votre âge !
Et un peu triste, aussi, songea-t-il. Mais sans doute ces jolis yeux avaient-ils été endurcis par quelques revers du destin. La vie était dure pour le peuple, la vie était dure pour eux tous, créatures vaniteuses et si fragiles. Pourquoi alors ne pas l'adoucir ? Il n'y avait rien d'inutile dans cet "échappatoire". L'art pouvait être vie rêvée, paradis terrestre... pourquoi en exiler l'humanité, au nom de la vérité ingrate ?

Passionné par ces querelles esthétiques, Plaisant dût revenir à lui lorsque l'artiste, tout naturellement, lui demanda quel type de portrait il désirait :
- Oh, une simple esquisse suffira, répondit-il, désinvolte. Beaucoup se récrient sur le caractère inachevé et brouillon de l'exercice, mais j'y vois l'essentiel, voyez-vous : on sait du premier coup d’œil si le trait porte la vie, ou s'il n'est qu'un peu de pigment sur du papier.
Il prenait le risque qu'elle le prenne pour un avare, réticent à débourser, mais qu'importe. Le portrait n'était qu'un prétexte, et il ne comptait point y perdre son temps.

Elle lui signala qu'il pouvait bouger. Il se détendit un peu, dodelinant de la tête.
- C'est bien aimable. L'immobilité est pénible pour un vieil homme comme moi.
Les marches étaient dures sous ses fesses, plus habituées à la soie molletonnée. Au delà des politesses, il se livra à quelques déductions.
- Vous êtes donc capable de dessiner de mémoire - disons, sans modèle...? Mettons que je vous demande (idée saugrenue, s'il en est !) de me croquer, par exemple... notre bon Roi Vainqueur, ou quelque autre personnage illustre ? Sauriez-vous...?
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Mer 15 Mai - 0:46

Acanthe esquissa un bref sourire : ce personnage lui plaisait bien, finalement. Bien qu'il ait sans doute quelques fâcheuses manies de ces nobliaux -lesquels elle n'en avait moindre idée pour le moment- elle appréciait qu'il ne lui ait pas reproché son effronterie, ou simplement utilisé son statut pour la faire taire... Mieux que cela, il en était venu à accepter qu'elle puisse avoir un avis différent.
Son choix se portant sur une esquisse ne fit qu'accroître ces bonnes impressions à son égard : son client avait certes pris la peine de s'intéresser à une artiste dans ce lieu public mais semblait de plus être un amateur d'art. Nul doute qu'il avait une idée en tête... Pourquoi requérir une simple esquisse ? Un maître d'art aurait accédé à sa demande sans problème, assurément. Le coût peut-être ? Acanthe était sceptique, l'avarice se montrerait paradoxale à sa demande. Car que faire d'une esquisse après tout ? C'était bien la première fois qu'on lui demandait cela...

Enfin, peu lui importait l'usage dont son client en ferait ! Au final, cela ne prendrait que peu de temps à la jeune fille pour réaliser la commande, elle se ferait avec un peu de chance un début de réputation -histoire de rattraper ce que le bougre d'aristo avait dit de dénigrant à son sujet- et il lui resterait du temps pour plumer un autre pigeon plus crédule.

Tout en s'emparant de son matériel et essayant de visualiser la construction faciale de son client, elle lui répondit distraitement :

"Oh non, bien que ma mémoire soit essentiellement visuelle, je ne travaillerai grâce à mes souvenirs... (Elle arbora un sourire entre gêne et amusement) Avec mon modeste talent, vous auriez une bien piètre allure, sieur, pardonnez-moi."

Elle aimait bien son client : tout en rondeurs, son visage marqué sobrement par l'âge se partageait entre vieillesse et jeunesse. Elle y apercevait sans peine le fringuant jeune homme qu'il dut été, essentiellement grâce à ses yeux vifs.
Acanthe traça d'une main légère les lignes courbes, cercles et sections servant à la composition du portrait.

"Mais je ne suis pas non plus inexpérimentée au point de ne pouvoir réaliser une esquisse sur un sujet quelque peu mouvant, du moins le crois-je. Vous en jugerez vous même, sieur... Si le besoin est, reprit-elle sans animosité, je vous prierai de rester immobile. Mais pas immédiatement."

***
Elle acheva l'esquisse à la sanguine au terme de dix minutes, et le montra à son client, guettant sa réaction, silencieusement appréhensive.
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Lun 20 Mai - 19:10

- Oh non, bien que ma mémoire soit essentiellement visuelle, je ne travaillerai grâce à mes souvenirs... Avec mon modeste talent, vous auriez une bien piètre allure, sieur, pardonnez-moi.
- Oh, répondit simplement Plaisant, et son sourire fana un instant.

Il voulait sans doute faire trop vite et trop bien. Il espérait trop : s'attendre à ce que du crayon d'une artiste de rue s'épanouissent des merveilles, à cause d'un bref éclat entrevu ! C'était bien lui de s'emballer ainsi. Peut-être ne jouait-elle pas sur les mots, et son talent était-il "modeste". Mais lui courait toujours, encore, après l'oiseau d'or...

La main de la jeune femme s'activait, tandis qu'elle poursuivit :
- Mais je ne suis pas non plus inexpérimentée au point de ne pouvoir réaliser une esquisse sur un sujet quelque peu mouvant, du moins le crois-je. Vous en jugerez vous même, sieur... Si le besoin est, je vous prierai de rester immobile. Mais pas immédiatement.

Le vieux courtisan leva un sourcil. Peut-être se méprenait-elle simplement sur le sens de sa question. Elle en était restée à leur face à face : lui, posant, elle, peignant, et rien de plus. Alors qu'il lui parlait déjà de l'opportunité de peindre des sujets lointains ou imaginaires. Son crayon était-il rivé à la seule "Vérité" qui s'offrait devant ses yeux ?
Il ravala ses questions et pris son mal en patience. Il ne voulait pas déranger son travail, puisque cette esquisse serait donc le seul indice de son talent.

Il n'eut pas à attendre longtemps. Dix minutes plus tard, alors que ses membres commençaient à s'engourdir, la jeune peintre lui tendit son œuvre.
Se levant prestement (selon ses propres critères d'appréciation), Plaisant épousseta distraitement ses vêtements et s'approcha du chevalet où reposait l'esquisse à la sanguine. Courbant le dos pour parvenir à hauteur de son alter ego, il observa nez à nez cet autre moi de papier. Et sourit.

Elle lui avait promis de révéler "sa véritable apparence". Elle n'avait pas menti, elle n'avait pas flatté. Ils étaient là, ses joues légèrement tombantes, son front dégarni. Mais son sourire flottant, la lueur qui brillait au fond des ses yeux lui plurent, et il tourna vers Acanthe un regard appréciateur.

Depuis longtemps, même avant de parvenir à un âge avancé, Plaisant avait appris à s’accommoder de son apparence. Il n'avait jamais été un Adonis : ses traits étaient banals, sa taille était courtaude, sa forme chancelante et il n'y avait guère que de ses cheveux qu'il n'ai jamais tiré fierté. Il avait appris à aller au delà des apparences, tout en les chérissant : attiré par le Beau comme par un aimant, il s'entourait de belles choses, collectionnant les objets de bonne facture et s’apprêtant avec un soin parfois excessif. Il aimait aussi les beaux visages, et eut une pensée émue pour sa défunte épouse, avant de revenir à celui, non dénué de grâce, de sa jeune interlocutrice.

- C'est charmant, dit-il.

Ces propos ne correspondaient peut-être pas à ce qu'attendait l'artiste, mais traduisaient assez son état d'esprit. Il était satisfait, heureux de ne s'être pas tout à fait trompé : il y avait là quelque chose de nouveau, d'authentique, un talent en gestation. Etait-il pour autant à la hauteur de ses ambitions ? Il était sans doute trop tôt pour le dire... Mais c'était encourageant, surtout pour une simple esquisse réalisée là, sur la place du marché, en dix minutes et pour trois sous.

Ces considérations le ramenèrent terre-à-terre, sur la question du paiement. Il ne voulait pas en rester là, laisser lui glisser entre les doigts cette jeune femme pleine d'avenir. Mais Acanthe espérait sans doute qu'il la rémunère promptement, et laisse place à un autre client... Les affaires étaient les affaires, il ne le savait que trop bien. Aussi devait-il lui laisser entendre, sans trop s'engager, qu'il pouvait lui proposer plus que ce qu'elle gagnerait en une matinée de marché.

- Et si je vous invitais à déjeuner ? proposa-t-il joyeusement, voyant là l'occasion de régler son dû tout en prolongeant l'échange.
- Je connais une auberge prêt d'ici où ils font un poisson... mais un poisson ! Vous ne le regretterez pas !
Il se mit en appétit lui-même et son ventre gargouilla. Il souriait innocemment, et il ne lui vint pas à l'esprit que son invitation puisse être mal comprise...
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Mer 10 Juil - 0:08

Le commentaire de son client était des plus... Surprenants. Certes, cette réponse correspondait bien au personnage qu'il semblait être, alors qu'un autre n'aurait eu guère de tact en relevant les imperfections -le plus souvent dues à une image faussée d'eux-même enfin... Elle accepta donc cette sobre éloge avec un sourire sincère : il y avait dans ce seul mot plus de mérite à en tirer qu'un long discours creux. Acanthe hésita sur l'attitude à adopter pour la suite. Elle aurait été prête à poursuivre l'esquisse, avec un si agréable client, tant bien que pour profiter de sa conversation que pour lui soutirer plus d'argent ; car aussi sympathique fut-il, sa propre panse ne s'emplirait point avec ces paroles !

La jeune fille songeait donc à la somme de ce modeste travail, lorsque l'homme lui proposa un déjeuner, vantant le mérite de quelque poisson. Élevée parmi les pâturages, les délices de la mer lui étaient incroyablement méconnus... Voir inconnus. Les rares fois où Acanthe put y goûter, la puanteur des poissons en gâchait la saveur. Après tout, il n'était donné à tout un chacun de se nourrir d'aliments frais ; d'autant plus que sa condition d'artiste itinérante orientait ses choix sur les venaisons et autres mets moins périssables. Alors pourquoi pas accepter...
Puis soudainement, alors qu'elle allait accepter de bon coeur, de vieux instincts reprirent le dessus sur sa gourmandise. Acanthe, Acanthe...  Un homme de si bonne ascendance, invitant à déjeuner une pauvresse comme toi ? Elle se savait assez féminine pour attirer le regard, mais sans plus. Qu'une personne de cet âge avancé lui fasse une telle proposition était... Étrange.
Acanthe lui glissa un regard méfiant, inquisiteur. Le bougre ne lui semblait pas rechercher de la compagnie pour une soirée et d'ailleurs, semblait être assez bien pourvu économiquement pour se payer les services d'un professionnelle au lupanar voisin... À moins qu'il préfère les jeunettes ?! Ou qu'il soit avare ? Non. Cette dernière possibilité était à éliminer... Il ne lui aurait pas demandé cette esquisse sinon.
Autre chose alors ?
Tandis qu'elle réfléchissait hâtivement, son regard toujours méfiant croisa le petit sourire chaleureux et dénué de ruse de ce bonhomme. Quand bien même elle se vantait de voir la vérité... Elle restait une jeune fille guère dangereuse... Assez peu expérimentée en fin de compte... Et... Et zut.

« Par les crottes de dragon ! » laissa-t-elle échapper par mégarde avant de rougir violemment.

Elle prenait toujours le soin d'adapter son discours en fonction de son client afin de mieux le garder dans ses filets et voilà que son potentiel plus gros pigeon venait d'assister à l'étalage de ses habitudes de langage... Et... Zut. Évidemment, Acanthe envisagea une autre raison à la proposition de déjeuner à ce moment là. Il pourrait tout simplement avoir d'autres projets artistiques pour elle... ENFER ET DAMNATION. Quelle idiote. Voilà que ses ardeurs égocentriques prenaient une douche glaciale.
Glissant un regard gêné à son client, elle marmonna :

« Si l'offre tient toujours... Puis-je encore l'accepter ?»
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MessageSujet: Re: Un sou s'il vous plait !   Dim 13 Juil - 19:47

La jeune fille le dévisageait comme s'il lui tendait une pomme empoisonnée. Surpris, Plaisant haussa les sourcils et attendit.
- Par les crottes de dragon ! éructa-t-elle soudain, avant de prendre un air contrit.

Le vieil homme éclata de rire.
- Bien sûr, mon enfant ! Ce n'est pas un vilain mot qui va gâcher un bon déjeuner, répondit-il, bienveillant.
En tout cas, tant que ce vilain mot ne lui était pas destiné...

Il la laissa replier son matériel, s'empara de son portrait tout neuf, et tous deux s'éloignèrent clopin-clopant vers le restaurant. Il y fut question de monnaie royale, de théâtre et de merlan confit... Mais c'est une autre histoire !

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